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Depuis Elizabeth Kübler-Ross et l’accompagnement des mourants, le livre de Patrice Van Eersel « la Source Noire », les témoignages sur les « NDE », (Near Death Experience), parler de la mort n’est plus un signe de morbidité, de dépression, une soumission à la souffrance et l’impuissance devant une fatalité incontournable, du moins dans les consciences avancées.
La question n’est pas nouvelle mais elle est revenue d’actualité dans cette période.
Si la conscience plus ordinaire perçoit toujours ce sujet comme sinon tabou tout au moins difficile, notre conscience éclairée voit bien que la mort est une étape vers une plus grande réalisation de soi.
Si nous voulons avancer dans nos chemins de vie, nous avons forcément à confronter ce phénomène et à le traiter en conscience. De plus, la plupart d’entre nous y sont nécessairement amenés tout naturellement par le décès d’un proche, d’un parent, d’un ami.
Mais mon désir de parler du deuil ne concerne pas spécifiquement la mort physique des humains. Je veux parler du deuil en général.
Deuil des relations, deuil des rêves, deuil des aspirations, deuil du passé, deuil de soi. Deuil de sa propre vie.
Etre capable de se replacer dans le concept de l’éternité, vivre en référence à l’intemporel et non plus au transitoire.
Contrairement à ce que la conscience populaire aimerait nous faire croire, faire ses deuils ne signifie pas se résigner à la souffrance, à la solitude et à la déception, mais c’est le seul vrai moyen de parvenir à la Joie.
Le paradoxe est souvent difficile pour nos esprits rationnels, mais il en est bien ainsi : pour être heureux, joyeux, pleinement satisfaits et ouverts à la vie, il faut apprendre à rencontrer l’idée de la mort, de la fin des choses et des êtres, la résoudre, l’intégrer, la transcender.
Nulle réelle liberté n’est possible tant que nous n’avons pas franchi cette étape, une fois, deux fois, plusieurs fois peut-être, à différents niveaux de notre sensibilité.
Pourquoi devons-nous passer par là ?
Ou devrions-nous passer par là ?
En effet, si ces deuils sont devenus nécessaires, cela n’est sans doute pas intrinsèque à la condition humaine, mais cela est dû à l’asservissement de celle-ci à l’illusion, à l’attachement, à la dépendance.
Nous avons pris l’habitude de nous définir par ce que nous « avons », ce que nous « possédons », et nous nous identifions à la somme de ces acquisitions ou capitaux.
Et je ne parle pas ici de possessions matérielles, d’argent ou de biens, ce serait si simple ! Quoique nombre d’entre nous ait encore un grand travail à faire sur ce plan-là, se confondant encore avec le montant de leurs placements ou avec leur train de vie ; ou à l’inverse avec leurs restrictions et leurs manques (si je pouvais avoir ça tout irait bien !)
Non, je parle surtout de possessions affectives et mentales. Nous nous définissons par rapport aux gens que nous aimons : nous sommes le père ou la mère de - , l’époux ou l’épouse de - , l’ami(e) de - ,…
Nous sommes cet individu passionné par telle activité, attaché à telle nature, telle maison, telle région… Nous sommes quelqu’un qui aimons les beaux meubles, ou les beaux tableaux, ou les bibelots ; spécialiste de telle littérature ou de tel champ culturel, fan de cinéma ou adepte de toutes les nouvelles stars. Nous sommes celui qui porte ce rêve, cette utopie, cet idéal, cette quête, cette aspiration spirituelle…
Dans toutes ces références il s’agit toujours de nous projeter à l’extérieur de nous-mêmes, de tenter d’exister à travers d’autres, choses, êtres, personnes, idées, croyances…
Et nous ne comprenons pas que nous n’y sommes pas…
Nous créons des liens avec des objets (même si ce sont des personnes, nous les percevons par rapport à nous, comme des objets, rarement comme des êtres autres), et nous en devenons dépendants.
Une fois cette dépendance établie, nous attendons d’eux qu’ils nous procurent ce que nous attendons de la vie : du bonheur, de la joie, de l’attention, de la distraction…
Parfois ils vont le faire, même souvent, quand nous les choisissons bien. Nul doute que nous n’allons vivre des expériences qui peuvent être magnifiques, en vivant nos rêves, en accomplissant nos projets, en partageant l’amour…
Nous sommes là pour ça aussi, pour échanger et créer de l’énergie dans ces interactions.
Mais il ne faut pas confondre : ce n’est pas nous. Nous n’y sommes pas. Nous expérimentons cela, une part de notre être l’expérimente, mais il n’est pas ces expériences.
Il est bien plus que cela…
Mais par les liens que nous avons créés avec ces objets extérieurs, même si proches de notre âme, nous limitons notre être dans le contour de ces objets. Nous l’enfermons et nous l’emprisonnons.
Nous perdons la mémoire de ce qu’il est vraiment, de son éternité, de son infinité, de son inépuisable potentiel et de sa capacité à grandir sans limites.
Nous oublions qui nous sommes.
Alors, parfois, quand l’être en nous en a assez d’être méconnu, oublié, nié, ratatiné, il décide de briser quelques uns de ces liens pour nous forcer à nous retrouver nous-mêmes.
Alors il provoque, une rupture, une déception, un désenchantement, une désillusion, la mort en complicité avec les autres êtres, la maladie, le vieillissement, le chômage, la perte financière ; il ne manque pas d’imagination, puisqu’il est l’imagination créatrice, pour nous remettre face à nous-mêmes, seuls, débarrassé de nos masques et de nos béquilles, libérés de la lourde présence affectueuse d’autrui, nus face à la nécessité d’être.
Et c’est là que commence la rencontre avec soi. La seule qui en vaille la peine, puisqu’en soi est Dieu.
La seule qui puisse nous donner tout ce à quoi nous aspirons, tout ce qui compte vraiment pour nous, tout ce dont notre âme a faim et soif. Ce don fantastique inclut aussi les formes terrestres, affectives, sociales, qui nous amusent, si nous le voulons, mais l’essentiel est loin d’être là. Elles ne sont que la cerise sur le gâteau. Ce que nous avons cru être le but de notre quête depuis si longtemps se révèle la plupart du temps n’être qu’accessoire. Mais, même l’accessoire est légitime et fait partie des joies de la vie.
Cependant, n’anticipons pas, comment obtenir ce don, cette rencontre ?
En dissolvant l’illusion qui nous a conduit à nous projeter dans ces objets extérieurs, afin de libérer l’énergie pour qu’elle puisse revenir au centre.
Et pour dissoudre cette illusion, matérialisée dans les liens d’attachement, de possession affective, les convictions, les certitudes, dans les obédiences religieuses et spirituelles, le deuil est le processus requis.
C’est le seul moyen de fondre les attachements qui nous empêchent d’être…
Et nous sommes ainsi amenés dans nos vies, périodiquement, à renoncer, à ce à quoi nous tenions, à nous en détacher. Quand cela est fait, nous sommes libres.
Beaucoup rétorqueront à cet endroit que cela est pur masochisme, que quand on aime quelqu’un ou quelque chose on doit le garder, qu’on va faire du mal aux êtres qu’on aime si on les rejette.
Mais qui a parlé de rejeter ou d’abandonner ? Personne. Faire le deuil ne veut pas dire chasser de sa vie, cela veut dire dissoudre l’attachement.
Si certains interprètent la possessivité comme une preuve d’amour, ceux qui ont expérimenté son contraire, l’amour de l’autonomie des êtres, savent bien que ce dernier est mille fois supérieur en qualité comme en quantité à l’égoïste phagocytose qu’est l’amour conditionnel et réducteur que nous prônent les romans à l’eau de rose, et que nombre d’entre nous croient encore devoir défendre au nom de quelle morale bien-pensante ! Posséder, s’attacher, n’est pas aimer, c’est la marque du plus grand égoïsme dont nous sommes capables, qui se déguise sous les traits de l’amour.
L’amour, le vrai, le seul, préfère voir l’être aimé libre et heureux, que prisonnier et enchaîné !
Ce que beaucoup ne comprennent pas, c’est que cet amour inconditionnel ne se désintéresse pas de l’autre, pas plus qu’il ne refuserait de lui tendre la main si nécessaire. Seulement, il propose, et n’impose pas, et si l’autre refuse cette main, il ne s’en offusque pas.
Il en est de même pour nos convictions, pour des parts de notre vie auxquelles nous sommes attachés. Devenir conscients que ce que nous aimons dans telle ou telle chose n’est pas la chose elle-même, mais l’énergie et l’amour que nous expérimentons à travers elle, nous libère du besoin de cette chose ou de cette conviction pour être heureux et complet.
Nous pouvons rester fidèles à un idéal tout en sachant que la forme qu’il prend est accessoire, qu’elle dépend des situations, et que l’idéal le plus fort est capable de s’adapter sans se perdre. De même que l’on sait que l’amour envers un être est plus fort que sa présence ou son absence.
Vouloir posséder, c’est douter, de soi, de l’autre, de la valeur de la chose aimée.
Au final, le deuil consiste à faire fondre le doute. Il prouve notre savoir profond que nous ne perdrons jamais le lien spirituel avec cette personne ou cette chose, lien qui n’est jamais dépendance mais reconnaissance d’une identité commune et divine.
Dans la pratique, le deuil nécessite souvent d’effectuer un sevrage au niveau émotionnel, le temps de désinvestir l’affectif superficiel de l’objet attaché.
Cela est généralement douloureux, mais pas tant que ça, et peut être très rapide quand on ne résiste pas au processus.
Un deuil peut être instantané. Quand on comprend qu’il est nécessaire, que c’est le moment de le faire, et qu’on l’accepte, il n’y a nulle difficulté à le faire, ici et maintenant, librement et complètement. Une fraction de seconde suffit à dire adieu. - car on sait que cet adieu est en réalité un au revoir : nous ne pouvons rien perdre de ce qui fait vraiment partie de nous.
Cela, c’est quand nous sommes alignés, et nous ne le sommes pas toujours, quoique… le but final serait bien de l’être toujours.
En attendant, il peut parfois nous falloir du temps, surtout quand nous n’avons pas été pleinement présent à l’expérience, que nous ne l’avons pas vécue en totalité, quand nous avons refusé d’en voir des facettes ou des aspects, quand elle nous a servi de substitut à autre chose ;
alors c’est là que le deuil est peut-être le plus difficile à mener à bien, parce qu’il implique aussi la reconnaissance, le recouvrement et l’aveu (à soi-même) d’un mensonge.
Quand un amour (envers un être, une cause) a été sincère, authentique et plein, paradoxalement il est facile d’en accepter la fin terrestre, parce qu’on sait que les choses ont été réellement accomplies et nous sont acquises pour l’éternité.
Finalement notre seul drame, c’est le mensonge et l’inachevé. Et l’inachevé est le prolongement d’un mensonge, celui de ne pas être face au présent, car achever les choses signifie y être complètement présent dans l’instant, rien de plus - mais rien de moins. Et non pas les mener à bien vers une hypothétique perfection, car la perfection est partout et à chaque instant.
Alors, cessons de mentir, achevons nos deuils, pardonnons-nous nos approximations, aimons la vie inconditionnellement.
Le liberté d’être que nous y obtenons nous permettra de retourner vers la vie avec un sourire vraiment ouvert, celui qui n’attend rien, parce qu’il n’a besoin de rien, qui n’a peur de rien, parce que rien ne peut lui faire de tort, qui peut tout donner parce qu’il n’a rien à perdre, le sourire de l’accomplissement.
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